Sa couleur bleue aux nuances violettes a conquis le monde de la joaillerie. Présentation de cette gemme originaire de Tanzanie avec Angélique Papaéliopoulos-Millet, gemmologue, négociante et créatrice, fondatrice de Serengeti Gems (négoce de pierres) et Serengeti Jewels (création de bijoux).
L’OFFICIEL HORLOGERIE & BIJOUTERIE : Pourquoi avez-vous choisi de nous parler de la tanzanite ?

ANGELIQUE PAPAELIOPOULOS-MILLET : C’est une pierre qui est liée à mon histoire personnelle. Comme son nom l’indique la tanzanite a été découverte en Tanzanie, précisément au pied du Kililmandjaro où j’ai passé mon enfance. Mon père travaillait dans l’exploitation et l’exploration minière, en particulier dans le saphir. Je connais donc bien les mines de cette région et les différentes pierres qu’elles produisent… dont la tanzanite qui est, je trouve, particulièrement séduisante pour ses couleurs.

Quand on la chauffe elle acquiert une belle et profonde teinte bleue, un peu veloutée, avec une pointe de violet. Mais à l’état brut, c’est une gemme qui présente un phénomène optique rare : le trichroïsme. Avant d’être chauffée, on peut distinguer selon l’angle d’observation trois couleurs : bleu, violet ainsi qu’une teinte verte ou rose. Cette complexité fait, à mon avis, partie de son charme.

L’OHB : C’est une pierre assez récente dans l’univers de la bijouterie-joaillerie. Quelle est son histoire ?

A. P.-M. : Elle a été découverte en 1967. La légende raconte qu’un berger massaï aurait trouvé, non loin du mont Kilimandjaro, de magnifi ques cristaux bleus dans le sol après un orage de brousse. Le feu, dû à la foudre, aurait transformé par chauffage des roches de zoïsite, naturellement brunâtres, en gemmes bleues. On a d’abord cru que c’étaient des saphirs.

Mais le géologue américain John Saul, alors basé à Nairobi, a eu une intuition différente et a envoyé des échantillons à New York pour les faire analyser au GIA. On a alors su qu’il s’agissait d’une nouvelle variété de zoïsite. Alerté par cette découverte, Henry B. Platt de la maison Tiffany & Co s’y est intéressé et a propulsé la pierre en la baptisant « tanzanite » : il jugeait le nom scientifique de « zoïsite » commercialement peu vendeur (car trop proche, dans sa prononciation, du mot anglais « suicide » ).

L’OHB : Quelles sont les spécificités, atouts et faiblesses de cette gemme pour la joaillerie ?

A. P.-M. : La tanzanite est, nous l’avons dit, une variété de zoïsite. Sa couleur bleu-violet est liée à la présence de traces de vanadium dans sa composition chimique. Sur le plan optique, elle se caractérise par un très fort trichroïsme, d’où les différentes couleurs évoquées. Parmi ses atouts, en plus de la couleur, il y a le fait que l’on peut trouver, sans trop de difficultés, d’importants spécimens contenant peu d’inclusions.

Un autre atout important est sa traçabilité. En effet le seul gisement connu est en Tanzanie, sur les collines de Merelani : c’est une zone grande comme le bois de Boulogne. Par contre, la tanzanite a un inconvénient : c’est sa faible dureté, autour de 6,5 sur l’échelle de Mohs. Sur une bague il faut donc une monture qui la protège bien.

L’OHB : Quelle est sa place aujourd’hui sur le marché ?

A. P.-M. : C’est une gemme bien connue et très appréciée dans les pays anglo-saxons, notamment aux Etats-Unis où elle est fort prisée pour les bagues de fiançailles. En France, elle s’impose doucement mais sûrement comme une alternative séduisante et plus accessible financièrement que le saphir, dont elle rappelle la couleur.

L’OHB : Comment ont évolué les prix ?

A. P.-M. : L’exploitation de cette gemme a connu des fortunes diverses liées à la conjoncture politique. En 1971, en prenant le contrôle de l’exploitation minière, le gouvernement tanzanien a provoqué une brutale inflation des prix, et par suite un certain retrait des négociants car la matière devenait trop chère. Puis, les autorités ont perdu le contrôle des mines : il y a alors eu un afflux de pierres sur le marché et un effondrement des cours. Aujourd’hui, la situation semble s’être stabilisée avec la reprise en main par le gouvernement de la direction des opérations.

L’OHB : Comment est géré le gisement ?

A. P.-M. : Les mines sont réparties par parcelles ou blocs. Certains blocs sont exploités par de grandes sociétés étrangères mais un bloc, le D, est dédié aux tanzaniens avec des petites exploitations. Depuis 2018, la gestion du gisement a pris un tournant politique. L’ancien président Magufuli a fait construire, tout autour des mines de Merelani, un mur d’enceinte de 24 km de long, qui est surveillé par l’armée, afin de lutter contre la contrebande et les exportations illégales.

La législation aussi s’est durcie : il est interdit d’exporter des pierres brutes car le gouvernement veut forcer la taille sur place pour garder la valeur ajoutée en Tanzanie.

L’OHB : Quels sont les enjeux pour l’avenir ?

A. P.-M. : Dans la mesure où il n’existe qu’un seul lieu d’extraction connu, la grande question concerne ses réserves. Au rythme actuel, celles-ci pourraient être épuisées d’ici 20 à 25 ans. Aujourd’hui, la Tanzanie cherche à maximiser les profits avant cette extinction. On peut donc prévoir qu’à l’avenir la tanzanite sera plus rare, plus chère et plus encadrée.

C.N.