Fascinante par ses éclats irisés multicolores, changeante à chaque mouvement, cette gemme a aussi suscité diverses légendes et superstitions. Anne de Jouvenel-Tugny, gemmologue, conférencière et auteure de plusieurs livres dont Homo Lapidibus, la passion des pierres, nous dévoile les mystères de l’opale.
L’OFFICIEL HORLOGERIE & BIJOUTERIE : Qu’est-ce qui explique votre prédilection pour les opales ?
ANNE DE JOUVENEL-TUGNY : Les opales sont des gemmes fascinantes. Non seulement elle présente d’extraordinaires caractéristiques esthétiques avec ses jeux de couleurs et d’éclats irisés qui dansent et changent à chaque mouvement, passant du rouge au vert, du bleu à l’orange, du violet au jaune. Chaque opale est unique. Mais en plus elle véhicule tout un imaginaire, étant considérée tantôt comme un talisman, tantôt comme une pierre maudite.
Je dois dire que ce côté maléfique m’a très tôt interpellée : j’ai voulu comprendre d’où venait cette superstition. J’aime comprendre les histoires !
L’OHB : Justement d’où vient cette croyance que l’opale porterait malheur ?
A. DE JOUVENEL-TUGNY : Cette pierre a été longtemps convoitée : elle était même censée, dans certaines civilisations, être un trésor dont on ne se séparait sous aucun prétexte. Ainsi, dans l’Antiquité, le sénateur Nonius préféra s’exiler plutôt que de céder son opale à Cléopâtre. Mais au XIXe siècle s’est développée une superstition selon laquelle l’opale serait une pierre maudite. L’origine de cette croyance n’est pas claire. Elle pourrait provenir d’un roman de Walter Scott, Anne de Geierstein, publié en 1829, dans lequel une opale joue un rôle dramatique.
Elle pourrait aussi être née d’une rumeur répandue par le propriétaire du seul gisement d’opales connu à l’époque (en Hongrie), dans le but de faire cesser les pillages. Autre explication encore : les lapidaires et les sertisseurs du XIXe siècle auraient laissé courir l’idée de maléfice car, les opales étant très fragiles, ils craignaient de les briser en les taillant ou en les sertissant. Responsables des dégâts, ils devaient alors les remplacer mais étaient bien en peine d’en retrouver d’identiques sachant qu’il n’y en a pas deux pareilles.
L’OHB : Revenons à la réalité des choses. Qu’est-ce qu’une opale d’un point de vue gemmologique ?
A. DE JOUVENEL-TUGNY : C’est une gemme qui contient naturellement de l’eau : entre 3 et 21 % ! Elle est composée de silice hydratée à structure amorphe. Contrairement aux cristaux classiques, elle ne possède pas de réseau cristallin ordonné. C’est cette organisation interne particulière, faite de microscopiques sphérules de silice empilées qui lui permet de diffracter la lumière et de produire, dans certains cas, ces fameux reflets changeants.
Lorsque les sphérules sont de dimensions variées, l’assemblage est irrégulier et la lumière ne fait qu’y diffuser : on a alors une pierre de couleur uniforme avec un aspect laiteux mais aucun jeu de couleurs. En revanche lorsque les sphérules sont de dimensions identiques, elles forment un empilement compact et déclenchent un phénomène d’iridescence avec des jeux de couleurs mouvants, délicats ou violents.
L’OHB : Quelles sont les opales les plus prisées ?
A. DE JOUVENEL-TUGNY : En fonction de la couleur du fond et de la nature des feux, on distingue diverses variétés d’opales. Parmi les plus appréciées, il y a l’opale noire. Elle est très recherchée pour ses feux vifs multicolores (rouge sang, vert électrique, bleu cobalt, pourpre) qui ressortent particulièrement bien sur un fond sombre. Plus classiques et connues depuis plus longtemps que les noires, les opales blanches se distinguent par leur fond clair et laiteux sur lequel jouent des reflets irisés doux, souvent bleutés ou verdâtres.
Dans un autre genre il y a l’opale de feu avec ses teintes orange à rouge. Souvent dépourvue de feux colorés, elle peut être translucide et est parfois taillée à facettes alors que la plupart des opales sont taillées en cabochon ou en boule. Enfin parmi les différentes variétés, citons aussi l’opale arlequine qui est très colorée avec des feux vifs de toutes les couleurs paraissant découpés en losanges… ou encore l’opale boulder et l’opale matrix, associant des fragments de la roche-mère à la gemme.
L’OHB : Quelle place occupe l’opale dans l’histoire de la bijouterie-joaillerie ?
A. DE JOUVENEL-TUGNY : C’est une pierre qui a été admirée et convoitée dès l’Antiquité. Si on fait un saut dans le temps, on trouve des opales sur un certain nombre de bijoux du XIXe. Indifférente aux superstitions évoquées, la reine Victoria a largement contribué aux succès des opales australiennes et en lança la mode en Angleterre notamment pour les bagues de fiançailles. Elle-même en portait lors de son couronnement et elle en offrait volontiers autour d’elle.
L’OHB : Quelle est aujourd’hui la place de cette gemme sur le marché ?
A. DE JOUVENEL-TUGNY : Force est de constater qu’elle est relativement peu utilisée en bijouterie-joaillerie… sans doute en raison de sa fragilité mais aussi de sa réputation de pierre maudite. Les superstitions sont tenaces !
L’OHB : Quels sont les principaux pays producteurs ?
A. DE JOUVENEL-TUGNY : Durant des siècles, les seuls gisements connus étaient situés en Hongrie, dans une région appartenant aujourd’hui à la Slovaquie. Ces derniers furent exploités de l’époque romaine jusqu’au début du XXe siècle. Puis à partir du milieu du XIXe, on a découvert d’importantes mines d’opales en Australie, parmi lesquelles Queensland, White Cliffs, Coober Pedy et bien sûr Lightning Ridge.
C’est à ce moment que l’on a découvert les opales noires. Au XXe siècle l’Australie est devenue le premier pays producteur et le plus réputé. Depuis le début du XXIe siècle, de nouveaux gisements ont été découverts en Ethiopie et offrent des opales noires spectaculaires. On trouve aussi des opales au Brésil, aux Etats-Unis et au Mexique où elles sont le plus souvent unies et orangées. C’est amusant parce que ces opales dites « de feu » sont prisées alors qu’elles sont souvent dépourvues des feux de couleur qui font l’attrait de cette pierre.
C.N.







