Réputées pour leurs belles couleurs sombres irisées, les perles de Polynésie française se sont imposées tardivement mais sûrement sur la scène joaillière. Léa Sitbon, gemmologue et créatrice de bijoux, évoque cette gemme organique qui lui est chère.
L’OFFICIEL HORLOGERIE & BIJOUTERIE : Qu’est-ce qui explique votre attachement à la perle de Tahiti ?

LEA SITBON : C’est une gemme magique. Parmi les perles c’est celle qui offre le plus large spectre de couleurs. On parle parfois de perle noire… à tort car la perle de Tahiti peut avoir de multiples nuances pastel ou plus foncées : roses, vertes, parfois même bleues ou rouges… Ces couleurs sont naturelles et varient selon l’origine du greffon introduit et selon l’élevage ou le lagon.

L’autre raison de mon attachement à cette gemme est liée à mon histoire familiale. Mes parents ont découvert Tahiti il y a 30 ans et en sont tombés amoureux. Ils y allaient chaque année. Et chaque fois ils me rapportaient une perle.

L’OHB : Comment définir une perle de Tahiti d’un point de vue gemmologique ?

L. SITBON : Comme toutes les perles, c’est une gemme d’origine organique, constituée principalement d’aragonite. La perle de Tahiti est produite par une huitre nommée Pinctada Margaritifera qui a des lèvres noires et en particulier par sa variété Cumingii. Vivant dans les lagons polynésiens dont les eaux sont riches en phytoplanctons et ont des températures constantes comprises entre 20 et 30°C, celle-ci produit des nacres généralement foncées mais avec de multiples nuances irisées.

Lorsque l’on décrit une perle de Tahiti, il faut indiquer sa forme, la qualité de sa surface selon une classification allant de A à D, sa taille et enfin sa couleur.

L’OHB : Quelle est l’histoire de la perle de Tahiti dans l’univers de la bijouterie-joaillerie occidentale ?

L. SITBON : Si au départ les Polynésiens ont pu utiliser la nacre de ces perles locales pour créer des ornements ou confectionner des outils, ils n’accordaient en revanche pas une grande importance aux perles elles-mêmes faute de savoir les travailler et les percer. Lorsque les Européens ont débarqué en Polynésie au XVIIIe siècle, ils ont d’abord utilisé la nacre pour la fabrication de boutons et d’accessoires à la mode (comme les éventails ou les jumelles de théâtre) avant de s’intéresser aux perles pour la bijouterie.

En fait, le grand tournant a eu lieu avec le développement de la culture perlière. Mais il a fallu attendre 1961 pour qu’une première greffe soit réalisée sur les bases de la technique développée au Japon par Mikimoto. A partir de là une première ferme perlière a vu le jour en 1968 sur l’atoll de Manihi, dans l’archipel de Tuamotu. Dès lors la culture de la perle s’est développée en Polynésie française, surtout aux Tuamotu et aux Gambier. Résultat, aujourd’hui, la perle de Tahiti est présente dans le monde de la joaillerie à l’échelle mondiale.

L’OHB : Qu’apporte, selon vous, cette gemme dans le domaine de la création bijoutière ?

L. SITBON : Différente des perles blanches, elle offre une certaine modernité aux bijoux et autorise une grande liberté dans le design et le montage. La variété de couleurs et de formes (ronde, poire, keishi…) permet de réaliser des compositions originales et nuancées. A mes débuts il y a 25 ans, j’ai créé des bijoux en mariant les perles de Tahiti avec du corail, des turquoises ou d’autres pierres de couleur.

J’ai également travaillé ces perles à la fois sur du fil d’argent crocheté ou du macramé. Aujourd’hui, j’ai une approche plus joaillière et plus précieuse, je fais beaucoup de sur-mesure. En fait la perle de Tahiti permet d’avoir des bijoux avec une fourchette de prix très large.

L’OHB : Qu’en est-il de l’évolution de la demande et des prix ?

L. SITBON : Il y a toujours eu un intérêt pour la perle de Tahiti mais les prix fluctuent en permanence. Cette gemme a notamment subi une crise due à la surproduction. Et récemment la crise du covid n’a pas amélioré la situation car il y a eu moins de greffeurs sur place. En effet ces derniers étant souvent chinois, ils se sont retrouvés bloqués en 2020 en Chine où ils étaient retournés fêter leur nouvel an…

Résultat, les prix se sont envolés, ce qui a suscité une baisse de la demande. Les prix restent très volatiles. Mais une chose est sûre : pour les perles baroques et les keishis, ils ont fortement augmenté depuis que j’ai monté mon atelier !

L’OHB : Quels sont les défis pour cette gemme ?

L. SITBON : La perle de Tahiti n’échappe pas aux tentatives d’imitation. On peut par exemple avoir affaire à des perles d’eau douce teintées. En général, un oeil averti les reconnaît vite. Aujourd’hui un défi important concerne les changements climatiques qui amènent une baisse de production des naissains en général.

Et les écloseries ne permettent pas de combler ce manque dans la production de perles. Autre problème : il n’y a plus de service à Tahiti pour contrôler que la couche de nacre atteint au moins 0.8 mm avant l’exportation. Il faut donc choisir avec attention son fournisseur pour être sûr que les perles soient qualitatives.

L’OHB : Comment voyez-vous l’avenir de la perle de Tahiti ?

L. SITBON : Même si cette gemme a ses afficionados, il est important de la promouvoir plus largement. Il y a eu, à un certain moment, une Maison de la perle qui défendait la perle de Tahiti à l’international. Mais elle a fermé. En 2014, Jeanne Lecourt, figure très connue dans le milieu et très investie dans la promotion de cette gemme, a créé, avec des petits puériculteurs, la Fédération perlière de Polynésie française qui a aussi oeuvré avec ses moyens.

Mais pour soutenir davantage cette gemme il faudrait envisager un vrai centre de promotion et former des vendeurs en bijouterie, surtout sur le marché français. Car il ne faut pas oublier que la perle de Tahiti est la seule gemme française !

C.N.